Vapeurs

Je m’attendais à retrouver le grouillement des rues à l’intérieur de la Guest House. Or personne devant la petite porte d’entrée, et dedans une obscurité telle que je n’ose entrer.

J’ai un mouvement de panique quand une ombre surgit du néant et prend mon sac. Un petit mec tout sec, tout plat dans sa chemise, se tient devant moi droit comme un I, et me gratifie d’un so british « Welcome, sir ». Je m’incline avec force dignité et c’est entre gentlemen que nous engageons la conversation. Il m’explique en anglo-hindi que le courant est coupé dans le quartier. Noir total. Puis il craque une allumette, empoigne une lanterne et nous partons en direction de ma chambre à travers une inquiétante succession de coursives.

Tout est compressé à Varanasi : les ruelles, les gens, les maisons. Celle-là est bâtie comme un donjon, haute et carrée, simple en apparence mais traversée de couloirs tordus et de recoins inutiles. Et pour ne rien simplifier, les escaliers sont dispersés à travers les coursives, si bien qu’il faut traverser chaque étage pour aller chercher l’escalier suivant. Enfin, je me suis aperçu le lendemain que les couloirs empruntés la veille donnaient souvent dans le vide, sans aucune barrière.

Pour l’heure, je chemine inconscient des dangers. Mon guide s’égare un peu, puis franchement mais sa dignité de majordome ne fléchit pas un seul instant. Il balance son fanal dans toutes les directions, comme pour appeler à lui le bon chemin.

Entre ça et les ruelles, me dis-je in petto, le dieu des labyrinthes a jeté son mauvais œil sur moi.

Une porte et nous nous arrêtons. Nos ombres se figent sur la voûte de lumière projetée par la bougie. L’Indien et moi échangeons un regard et je ris du côté polar de la scène, qui semble totalement échapper au maigrichon toujours très grave derrière sa moustache.

Il tire sans un mot de gros verrous argentés et la porte s’ouvre sur une pièce plongée dans un noir de tombeau.

Le bruit de la rue n’est plus qu’une vague rumeur, percée ici et là par des ronflements de tondeuse à gazon. Ce sont les groupes électrogènes du quartier, qui remplacent l’alimentation électrique défaillante. Les coupures de courant sont si fréquentes en Inde qu’un groupe électrogène de secours fait partie de l’équipement normal d’une maison comme la Shiv Ganga. Mais quand je demande au type si nous en avons un, il m’explique en dodelinant de la tête que oui, mais qu’il est en panne. No power, sir.

No power, ça veut dire pas de lumière mais beaucoup plus grave, pas de ventilateur. C’est-à-dire la certitude de cuire à l’étouffée dans les chambres, souvent petites et sans fenêtres. Des cellules de moine à température de four.

Mon guide ne sait trop quoi me dire et repart avec son sémaphore affronter le labyrinthe dans l’autre sens.

Je reste seul dans ma chambre-caverne, sans lumière, à fouiller l’air des bras pour m’initier à la vie d’aveugle. Je me sens très mal à l’aise et la sensation d’oppression devient vite insupportable : Dans cette boîte sans air, l’atmosphère est proche du sauna et je n’envisage même pas de fermer l’oeil dans ces conditions. Une pulsion de vie me propulse vite hors de la chambre.

Ma carrière d’aveugle, elle, est déjà terminée : j’ai réussi à attraper ma lampe frontale dans mon sac.

Coup de chance, un petit escalier de pierre voisin de ma chambre mène droit sur les toits.

Je m’en vais admirer la vue et, couché sur un lit de sangles, j’aperçois enfin l’énorme croissant du Gange tranchant comme une lame d’eau le front blanchi des ghâts.

Les ronflements de tondeuses à gazon cessent. Le courant est revenu.

Je me penche sur le rebord du toit, qui domine la ville comme une nacelle de montgolfière. D’un coup, la ville se couvre de lumière. Un croissant doré semble sortir de terre comme un champ de fleurs et s’accoler parfaitement au sombre croissant du Gange. Il m’a alors semblé que je n’avais cheminé jusqu’ici que pour assister à un tel spectacle.

Et c’est sur cette vision que je descends dans ma chambre profiter du divin souffle du ventilateur, et sombrer dans un sommeil plus que réparateur.

Mots-clefs : , , ,

Laisser un commentaire