Vapeurs

5 décembre 2013

Je m’attendais à retrouver le grouillement des rues à l’intérieur de la Guest House. Or personne devant la petite porte d’entrée, et dedans une obscurité telle que je n’ose entrer.

J’ai un mouvement de panique quand une ombre surgit du néant et prend mon sac. Un petit mec tout sec, tout plat dans sa chemise, se tient devant moi droit comme un I, et me gratifie d’un so british « Welcome, sir ». Je m’incline avec force dignité et c’est entre gentlemen que nous engageons la conversation. Il m’explique en anglo-hindi que le courant est coupé dans le quartier. Noir total. Puis il craque une allumette, empoigne une lanterne et nous partons en direction de ma chambre à travers une inquiétante succession de coursives.

Tout est compressé à Varanasi : les ruelles, les gens, les maisons. Celle-là est bâtie comme un donjon, haute et carrée, simple en apparence mais traversée de couloirs tordus et de recoins inutiles. Et pour ne rien simplifier, les escaliers sont dispersés à travers les coursives, si bien qu’il faut traverser chaque étage pour aller chercher l’escalier suivant. Enfin, je me suis aperçu le lendemain que les couloirs empruntés la veille donnaient souvent dans le vide, sans aucune barrière.

Pour l’heure, je chemine inconscient des dangers. Mon guide s’égare un peu, puis franchement mais sa dignité de majordome ne fléchit pas un seul instant. Il balance son fanal dans toutes les directions, comme pour appeler à lui le bon chemin.

Entre ça et les ruelles, me dis-je in petto, le dieu des labyrinthes a jeté son mauvais œil sur moi.

Une porte et nous nous arrêtons. Nos ombres se figent sur la voûte de lumière projetée par la bougie. L’Indien et moi échangeons un regard et je ris du côté polar de la scène, qui semble totalement échapper au maigrichon toujours très grave derrière sa moustache.

Il tire sans un mot de gros verrous argentés et la porte s’ouvre sur une pièce plongée dans un noir de tombeau.

Le bruit de la rue n’est plus qu’une vague rumeur, percée ici et là par des ronflements de tondeuse à gazon. Ce sont les groupes électrogènes du quartier, qui remplacent l’alimentation électrique défaillante. Les coupures de courant sont si fréquentes en Inde qu’un groupe électrogène de secours fait partie de l’équipement normal d’une maison comme la Shiv Ganga. Mais quand je demande au type si nous en avons un, il m’explique en dodelinant de la tête que oui, mais qu’il est en panne. No power, sir.

No power, ça veut dire pas de lumière mais beaucoup plus grave, pas de ventilateur. C’est-à-dire la certitude de cuire à l’étouffée dans les chambres, souvent petites et sans fenêtres. Des cellules de moine à température de four.

Mon guide ne sait trop quoi me dire et repart avec son sémaphore affronter le labyrinthe dans l’autre sens.

Je reste seul dans ma chambre-caverne, sans lumière, à fouiller l’air des bras pour m’initier à la vie d’aveugle. Je me sens très mal à l’aise et la sensation d’oppression devient vite insupportable : Dans cette boîte sans air, l’atmosphère est proche du sauna et je n’envisage même pas de fermer l’oeil dans ces conditions. Une pulsion de vie me propulse vite hors de la chambre.

Ma carrière d’aveugle, elle, est déjà terminée : j’ai réussi à attraper ma lampe frontale dans mon sac.

Coup de chance, un petit escalier de pierre voisin de ma chambre mène droit sur les toits.

Je m’en vais admirer la vue et, couché sur un lit de sangles, j’aperçois enfin l’énorme croissant du Gange tranchant comme une lame d’eau le front blanchi des ghâts.

Les ronflements de tondeuses à gazon cessent. Le courant est revenu.

Je me penche sur le rebord du toit, qui domine la ville comme une nacelle de montgolfière. D’un coup, la ville se couvre de lumière. Un croissant doré semble sortir de terre comme un champ de fleurs et s’accoler parfaitement au sombre croissant du Gange. Il m’a alors semblé que je n’avais cheminé jusqu’ici que pour assister à un tel spectacle.

Et c’est sur cette vision que je descends dans ma chambre profiter du divin souffle du ventilateur, et sombrer dans un sommeil plus que réparateur.

Un moment d’égarement

3 décembre 2013

Après une heure de route, nous arrivons en vue de la grande artère qui plonge vers le Gange à travers la vieille ville. La pression de la foule sur l’Ambassador n’a fait que croître depuis l’aéroport et nous roulons de plus en plus lentement, portés par ce flot humain comme un canot livré aux tourbillons d’un torrent furieux.

Mon chauffeur tend le bras vers la longue cohorte de pèlerins et crie :

— Ganga this way, hundred meters.

— So, let’s go.

— Not possible my friend. Too much crowd.

Je quitte donc le taxi, chargé de mon havresac.

Je n’avais pas réalisé à quel point la foule s’était densifiée. Pourquoi tant d’agitation ? Des visages, des corps se pressent par milliers partout où porte mon regard et à peine la voiture partie, la ruche se referme sur moi. Défile sous mes yeux le cortège halluciné qu’est une foule indienne : femmes drapées de soie, hommes nus couverts de cendre, enfants maigres et sages, druides à la barbe solaire, turbans, haillons, cloches, flaques… Le vacarme des Klaxons couvre à peine le piétinement de cette multitude.

A gauche, un passage voûté s’enfonce dans la vieille ville. Mon hôtel se trouve par là, je ne sais trop où, au bord du Gange que je n’ai toujours pas vu.

Je déplie ma carte et y localise tout de suite mon hôtel. Du doigt je trace l’itinéraire. Facile, me dis-je.

Mais quelques minutes de marche me suffisent pour chiffonner mon plan et le fourrer au fond de ma poche. Autant se fier à un dessin d’enfant : les ruelles se croisent sur des kilomètres en réseau serré, avec la logique d’un plat de spaghetti.

Reste donc à y aller au flair.

Convaincu que je tomberai vite sur le Fleuve, je m’enfonce dans le dédale à grandes enjambées. Hundred meters m’a dit le chauffeur… L’affaire de deux trois ruelles… Le Gange est le point mire naturel ici, comme un front de mer, les rues y convergent naturellement, c’est sûr…

Grave erreur.

A partir de ce point, mon itinéraire se résume à une série de hasards et d’erreurs d’orientation : Je passe les premiers carrefours puis tourne à droite avec la vague conviction que le Gange est au bout (mais en fait non), fait demi-tour vers ce qui semble être un ghât (mais en fait non), repasse encore deux, trois, puis un nombre indéfini d’intersections, bute sur nombre d’impasses, suit à travers d’étroits murs jaunes et roses les cloches d’une procession fleurie, pensant que celle-ci va me mener au Fleuve (mais en fait non) avant de rebrousser chemin, là aussi en vain. J’ai atteint la phase terminale de l’égarement (en fait non, mais je ne le sais pas encore).

Où aller ? Je demande. Dix Indiens m’indiquent dix directions différentes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, pas un ne sait m’indiquer la direction du Gange alors qu’ici, tout le monde vient pour lui. En fait je redécouvrais là le rapport baroque que cultivent les Indiens avec l’orientation.

Le jour baisse. La lumière des lanternes remplace peu à peu celle du soleil et les étroites venelles prennent des allures de galerie de mine.

J’avais déjà perdu tout espoir de sortir vivant de ce cauchemar lorsque mon regard croisa celui d’un gros Indien occupé à brasser du chaï dans une marmite. Il a remarqué mon désarroi et sourit. Je saisis le verre de réconfort chaud couleur caramel qu’il me tend.

La Shiv Ganga Guest House, il connaît, me dit-il en secouant la tête :

— Very close ! Just few meters ! Turn left, left again, then straight and second on the right. Near the temple, turn left again. Here is your guest house.

Grâce soit rendue à ce fil d’Ariane providentiel : quelques minutes plus tard, j’arrive enfin au seuil de la Shiv Ganga Guest House.

L’épreuve du feu

11 novembre 2013

Parti de Delhi, l’avion a suivi le long ruban argenté du Gange. J’avais contemplé depuis le hublot les paisibles étendues de rizières qui s’épanouissent comme un cadeau des dieux sur chaque rive du fleuve et rien, vu d’ici, ne laissait deviner le haut degré d’incandescence où le petit Boeing s’apprêtait à plonger.

Les portes de l’aéroport franchies, je reste collé sur place par l’haleine fauve des villes indiennes : sous une dominante d’épices torréfiées, ça sent la sueur, le Crésyl et la pollution atmosphérique. Le tout chauffé à quarante degrés. Mon visage se couvre instantanément de cette masse gluante que j’ai davantage la sensation de boire que de respirer. Ce fumet chaud et corsé, que je n’ai retrouvé nulle part ailleurs dans le monde, sera le plus fidèle compagnon et le plus fort souvenir de mes séjours en Inde.

Mon arrivée ne passe pas inaperçue : Une nuée d’Indiens se bouscule déjà autour de moi et tous me supplient de grimper dans leur taxi. Ils n’ignorent pas que je dois rejoindre le Gange, comme la grande majorité des Occidentaux qui débarquent ici. Et je ne peux leur donner tort car j’ai effectivement réservé dans une pension de famille, une de ces adresses bien connues des voyageurs, à la fois bon marché et bien située.

Je promène donc mon regard à la recherche d’une tête sympathique, en espérant tomber sur un chauffeur qui aura au moins le bon goût de ne pas m’égarer au fond d’un bidonville géant, comme à Bombay lors de mon précédent séjour.

Très vite, c’est l’empoignade. Je suis prisonnier d’un cercle furieux : les mains attrapent mon sac, ma chemise… Fous d’impatience de ferrer un Européen, ces hommes semblent jouer leur vie. Ils s’accrochent à moi comme à l’unique bouée d’un navire en train de sombrer. Ils me supplient comme si j’étais sur le point de les exécuter.

Je tâte au fond de ma poche la liasse de roupies que j’ai changée à Delhi. Elle m’a coûté si peu cher… J’ai là plusieurs mois de salaire de chacun de ces types, ils le savent et pas question pour eux de laisser filer un tel poisson. La difficulté est donc de dénicher le moins gourmand.

Lequel choisir ? Je me résous à en désigner un au hasard. Cent roupies pour me conduire au ghât principal. Tollé indescriptible. Les éconduits — c’est-à-dire tous sauf un — bondissent, demandent presque grâce : « Me ! Me ! » « I can drive you ! » « Special price my friend ! ». En voyant ces visages se presser devant moi telle une guirlande grimaçante, j’ai dans la tête des images de filet garni, de pompon de manège, de lutte pour la vie.

Je comprends mieux les célébrités lassées de traîner derrière elles un sillage d’émeutes. Les Beatles n’ont pas tenu cinq ans avant de se claquemurer dans un studio d’enregistrement. Et à y jouer de la bonne musique mais ceci est une autre histoire…  Pour l’heure, je m’amuse de ma toute nouvelle notoriété et mon nouvel ami, ivre de triomphe, me prend le bras et fend la foule désemparée de mes solliciteurs. Il me mène d’autorité à une Ambassador blanche recrue de rouille et de bosses, visiblement à bout de souffle mais stoïque dans sa décrépitude. Je m’y engouffre. A l’intérieur, tout est usé, avachi, écrasé. Tout coince et tout grince. Je me dis que cette bagnole a eu une baraka de tous les diables pour atteindre cet âge canonique. Vu le chaos général de la circulation indienne, elle a dû échapper aux pires dangers…

Le chauffeur tire sur le démarreur.

L’Ambassador tremble en longs hoquets fatigués puis démarre en toussant d’inquiétantes fumées. Dans un dernier assaut, le chauffeur propose de me conduire « chez un ami » patron du « meilleur hôtel de Varanasi » où il me dégotera la chambre des chambres à un « super prix ». Je lui fait comprendre qu’il rêve et nous prenons enfin le chemin du Gange.

La traversée des dantesques faubourgs de Varanasi me laisse le souvenir d’un retour au Moyen-Age. Un ruban de cabanes en tôle bâties sur une mer de boue défile pendant des kilomètres et des milliers, des centaines de milliers, des millions d’Indiens promènent leur indifférence au milieu de ce chaos. Plus le Gange approche, plus le désordre croît, plus la foule se presse. L’humanité entière semble avoir débarqué ici et, comme hypnotisée, se rue vers le Fleuve sacré.

Il est 18h.